E. Todd regarde l’avenir avec les lunettes du passé

Quelques notes sur le livre d’E. Todd : « Les luttes de classe en France au XXIème siècle » (éditions seuil, janvier 2020).Todd ne manque pas d’air, il reprend, et ce n’est pas un hasard, le titre d’un fameux livre de Karl Marx : « La guerre civile en France » (au 19ème siècle). Le livre traite avec justesse des luttes de classe en France, et notamment celle des Communards de 1871 qui prirent le pouvoir contre la bourgeoisie, ouvrant ainsi une nouvelle page sur l’avenir. Cette année nous célèbrerons le 150ème de la Commune de Paris !

E. Todd regarde l’avenir avec les lunettes du passé

Une lecture plaisante, Todd sait nous amuser, nous interroger, nous provoquer et nous instruire…

En positif des données, des chiffres, des courbes, des « stat », ce démographe et historien a voulu nous convaincre. Du point de vue des idées, il nous confirme sur certaines évolutions de la société française : appauvrissement lent mais assuré de nombreuses couches de la Sté au profit d’une mince couche sociale (de 1 à 10%) ; une désindustrialisation entraînant une baisse importante du nombre d’ouvriers industriels ; un nombre croissant d’employés de plus en plus précarisé (de ça il en parle beaucoup moins) ; des « couches intermédiaires » (centre de ces interrogations) qui s’atomisent déstabilisées sur leur avenir et celui de leurs enfants ; une société qui « s’effondre », ne sait plus où elle en est,… Des gvts qui jouent la « comédie » démocratique tout en se droitisant… tout cela nous pouvons tous le constater. La cause c’est « l’euro qui plombe la nation au profit de l’Allemagne. C’est le point de vue, très « patriote », sous lequel il analyse tous ces phénomènes.

Enfin il voit le monde en évolution, en changement permanent et il en tire différentes hypothèses qui nous intéressent fortement.

Jamais il ne parlera d’impérialisme français

E. Todd parle des monopoles de toutes Nations qui dominent l’Europe, et déterminent son orientation politique, très juste. Toutefois, il ne parle jamais des États (en tant qu’appareil) qui ont fusionnés avec les grands groupes financiers et industriels qui dominent réellement tous les Etats. Todd invente des classes (ou des regroupements de classe) en fonction de critères intellectuelles et moraux sans jamais tenir compte des conditions matérielles et économiques qui sont, qu’on le veuille ou non, les fondements de nos sociétés. Plus même, pour l’auteur ce sont les idées qui déterminent le monde — d’où une place importante faite aux intellos des grandes écoles (ENA, ENS, Polytechnique,…)

Todd abuse de ses références à Marx dont il ne reprend que le « trait vif et humoristique » pour tracer une égalité entre Napoléon III et Macron — qu’il déteste.

E. Todd défend les institutions de la 5ème République et apparaît de fait comme un gaulliste « sociale et patriote ».

L’analyse des résultats électoraux et des consciences

Ses chiffres et analyses partent et s’appuient toujours sur les résultats électoraux sans jamais vraiment tenir compte des abstentionnistes, des votes blancs ou nuls et des non-inscrits qui constituent entre 60 et 80% des adultes en âge de voter. Alors toutes les analyses qu’ils tirent de ces chiffres électoraux sont nécessairement partielles, partiales et donc faussées.

Comment peut-on, par exemple, toujours prétendre que les ouvriers ont pour Parti le Rassemblement National (RN) et non l’abstention ? Que ceux qui votent ont des votes fluctuants mais toujours pour dire non aux dominants, même quand ils votent pour leur pire ennemi (le RN). Comment ne pas voir que la base sociale du RN c’est la base traditionnelle des Partis ultra-réac, les « petits », en tout genre, mais principalement les commerçants, artisans et paysans – qui sont en voie de disparition comme le dit Todd lui-même – et aujourd’hui les petits industriels et de petits cadres. « Petits » en disparition rapide ce qui affaiblit le RN, l’obligeant à aller vers les vieux et les petits industriels, en butte à la mondialisation. RN qui d’année en année s‘affaiblit comme le montre encore une élection forte comme celle des municipales —- où le RN régresse en nombre de voix et en pourcentage…

Cette vérité étant dite, il ne s’agit pas de nier le danger de l’ultradroite et fasciste, promue et implanté par la bourgeoise « nationale » dans de plus en plus de pays aujourd’hui, parfois avec quelques succès (Trump, Bolsonaro, Urban, Salvini…). Mais un danger fasciste concret et massif n’existe actuellement pas en France. Le point de vue de Todd exprime plutôt son incompréhension et ses préjugés vis-à-vis des couches populaires.

La solution par l’éducation et les « élites » ?

L’auteur dissocie toujours (inconsciemment ?) « L’économie française » du contexte international. Mieux, il voit l’économie comme une réalité particulière non liée aux classes sociales et à leurs luttes.

Se réclamer (petitement) de Marx et parler d’une tendance humaine universelle à « avancer » qui n’est pas déterminée, fondamentalement par l’économie, pourrait surprendre K. Marx.

Il conclura d’ailleurs sa première partie de réflexion : « Le développement social de l’intelligence », par ces quelques mots (p84): « J’ai mis en évidence la primauté de l’éducation dans le développement de l’humanité. Elle définit l’axe de l’histoire. Plus que les guerres ou les révolutions, sociales ou économiques, elle est l’histoire » [souligné par nous] — on est loin de l’idée marxiste comme quoi l’histoire c’est l’histoire de la lutte de classe.

Mais ne se contredit il pas à propos de « l’intégration » ou non des immigrants ? il dira (p106) : « la principale cause du début de recommunautarisation auquel on a pu assister…. Me semble d’ordre économique. Elle représente l’un de ces cas de rétroaction de la strate consciente de la vie sociale sur les strates plus profondes, de l’économie sur l’anthropologie… »

A côté de cela il note des choses forts justes (mais infiniment répétées et unilatéral en fait) : « le monde ouvrier ne joue plus de rôle directeur, même inconscient, dans la vie politique française » (p113). Et son analyse des classes sociales en France ne manque pas d’intérêts (P119 à 125)

Il note également (p120) : « une intrication entre les grands corps de l’État d’une part, la haute finance et les grandes entreprises de l’autre…. ». Enfin un constat réaliste que Lénine avait déjà appelé : le capital monopoliste d’État. Il le redécouvre (si l’on peut dire), toutefois il ne le mettra pas vraiment en valeur et ne s’en servira pas dans son analyse de classe.

Pour l’auteur tout commence  avec Maastricht, c’est « le péché originel….  l’entrée dans l’euro a permis la fin de la démocratie représentative en France » (P167). Tous les évènements chiffrés que l’auteur nous donne, vont être vu par cette fenêtre d’analyse. 

Un culte de sa « classe », ainsi il écrit (en p185) à propos des Gilets Jaunes (qu’il dit avoir soutenu) : « je ne crois pas à la possibilité de la démocratie directe. Une démocratie sans représentants et plus généralement une démocratie sans élites, ne peut mener qu’à l’anarchie ou au totalitarisme ».

La solution par le nationalisme et le chauvinisme ?

La conclusion du livre ne manque pas d’intérêt et de piquant. Après avoir donné quantité de chiffres et de références objectives forts utiles à sa démonstration, il va se déclarer pro-américain et anti-Allemand. Ainsi il « comprend de Gaulle », car « dans un pays [la France, selon lui] qui a perdu son indépendance, la reconquête de l’indépendance est la priorité absolue. Tout autre programme est une escroquerie » (p358). Et il développe son programme très gaulliste pourrait-on dire : « Un seul pays peut permettre à la France d’échapper à l’euro… c’est celui qui ne veut pas d’un système impérial européen dominé par l’Allemagne : les Etats-Unis. Le salut de la France passe par l’aide des Américains » (p359). Et enfin il en appel à un « sursaut moral collectif… condition d’une restructuration politique, ce qui permettrait de susciter les dévouements individuels et de bâtir une action collective structurée. Pour se sacrifier à une cause il faut avoir la foi, et la seule foi envisageable aujourd’hui est l’Amour de la patrie. » (p 365 et 66). Pas très nouveau comme perspective ! Compte-t-il qu’un haut fonctionnaire nord-américain bien placé propose à Trump de recevoir ce « grand intellectuel français » ?

On a envie de rire (à moins qu’il faille en pleurer) d’une pareille conclusion : alors comme en 14 et en 39 reprenons le fusil pour chasser l’ennemi traditionnel de la « grande France » : l’Allemagne.

Todd enclenche la marche arrière : un soutien à notre impérialisme « moins méchant ?» comme solution. Erreur, et même très dangereuse, dans une période où nationalisme et chauvinisme s’appuyant sur la concurrence exacerbée inter-impérialiste d‘un système en crise.

« La lutte des classes en France  au 21ème siècle», après tant de chauvinisme, de colonialisme de notre pays impérialiste ne doit-elle pas être tournée vers le socialisme révolutionnaire ? Vers la Commune universelle ?

Un lecteur